Ouverture Dunst

L’ouverture Dunst débute ainsi : 1.Cc3

Ouverture Dunst

Cette ouverture peu commune a de nombreux noms : ouverture Heinrichsen, ouverture Baltique, ouverture van Geet, ouverture Sleipnir, ouverture Kotrc, ouverture Mestrovic, ouverture roumaine, ouverture cavalier-dame, cavalier à gauche, et (en Allemand) der Linksspringer.

1 – Origine des noms

Le joueur d’échecs lithuanien Arved Heinrichsen (1876–1900) a donné son nom aux ouvertures Heinrichsen et baltique. Cette ouverture a aussi été analysée et jouée par le maître new-yorkais Ted Dunst (1907-1985) : le nom d’ouverture Dunst lui doit sa popularité aux Etats-unis. Le MI Hollandais et grand-maître par correspondance Dirk Daniel (« Dick D. ») van Geet (né en 1932) jouait souvent 1.Cc3 : aux Pays-bas, on parle fréquemment d’ouverture Van Geet. L’appellationSleipnir vient certainement d’Allemagne (Sleipnir est le cheval magique à 8 pattes d’Odin, et aux échecs, le cavalier a, lorsqu’il est bien placé, huit possibilités de mouvement). Zvonimir Mestrovic (né en 1944) est un IM slovène qui adopte souvent cette ouverture. Le maître FIDE allemand Harald Keilhack, dans son livre sur les ouvertures sorti en 2005, explique qu’on fait parfois référence à cette ouverture sous le nom de défense Roumaine, mais qu’il préfère l’appellation plus neutre Der Linksspringer, c’est à dire cavalier à gauche (Keilhack 2005:7).

2 – Remarques d’ordre general

Le coup d’ouverture 1.Cc3 développe le cavalier sur une bonne case, d’où il attaque les cases centrales e4 et d5. Bien que somme toute jouable, 1.Cc3 n’est que le huitième coup le plus populaire sur vingt. Le troisième, 1.Cf3 est joué plus de cinquante fois plus souvent. Certains très forts joueurs d’échecs par correspondance emploient 1.Cc3 fréquemment, et on peut observer également de temps en temps une Dunst en temps réel.

Plusieurs raisons expliquent la faible popularité d’1.Cc3 : ce coup n’empêche pas l’occupation du centre par les noirs (contrairement à 1.Cf3, qui interdit 1…e5), et il bloque le pion c des blancs : c3 ou c4 (qui s’avèrent souvent très utiles) requièrent un coup de plus ; il faudra en effet déplacer le cavalier d’abord. De plus, après 1…d5, le cavalier se retrouve dans une situation instable, puisque les noirs peuvent l’attaquer par …d4. Les blancs peuvent jouer 2.d4 pour éviter cela, mais la position qui en résulte manque de flexibilité (la partie se voit transposée sur une partie Pion dame, dans laquelle le cavalier des blancs bloque leur pion c). La plupart du temps, les blancs jouent 2.Cf3 (et si 2…d4, 3.Ce4), un genre de Tango des cavaliers noirs, avec un tempo en plus, ou 2.e4 (permettant la mise en œuvre de 2…d4 3.Cce2 ou 3.Cb1!?, qui permit à Van Geet d’annuler contre Spassky). Si les blancs permettent que leur cavalier soit ainsi chassé, ils cèdent évidemment l’avantage spatial aux noirs ; dans la suite de la partie, ils devront rectifier le tir, et reprendre l’avantage, en faisant preuve d’imagination. Une autre possibilité : 1.Cc3 d5 2.e3. Keilhack appelle cette suite “partie Müller”. Les blancs espèrent surprendre après 2…e5 (bien sûr, d’autres coups sont possibles) par 3.Dh5!? (par exemple : 3…Cc6 4.Fb5 Dd6 5.d4 exd4 6.exd4 Cf6 7.De5+! Fe6?! (Keilhack recommande 7…Rd8!! 8.Fxc6 bxc6 9.Cf3 Fg4) 8.Ff4 0-0-0 9.Fxc6 Dxc6? 10.Cb5!, ce qui leur permet de gagner au moins un pion (Keilhack 2005:307-11).

3 – Suites possibles

 

  1. 1…e5

Ce coup, naturel, est jouable, mais dangereux pour les noirs s’ils ne savent pas ce qu’ils font. L’une des lignes principales est 1.Cc3 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 exd4 4.Cxd4 Cf6 5.Fg5. Keilhack écrit que cette variante « est jouée plutôt souvent, et offre d’excellentes chances aux blancs de mettre rapidement [les noirs] KO”, et que « seuls deux [coups] (5…Fb4 et 5…Fc5) n’annihilent pas immédiatement les espoirs noirs  » (Keilhack 2005:26). (La partie Dunst-Gresser, transcrite au 5-, donne un bonne exemple de cette variante.)

  1. 1…d5

Il s’agit d’une des meilleures réponses noires possibles, occupant le centre, et s’apprêtant à chasser le cavalier blanc de sa position instable. Comme on l’a vu plus haut, 2.Cf3 ou même 2.e3!? sont des réponses possibles, mais 2.e4, qui vient immédiatement défier les noirs au centre, est plus courant. Ensuite, les noirs ont cinq réponses plausibles : 2…e6 et 2…c6 transposent respectivement dans une défense française et dans une défense Caro-Kann, et 2…Cf6 transpose dans une variante de la défense Alekhine. Les autres coups noirs raisonnables sont 2…d4 et 2…dxe4. Keilhack explique que l’Attaque Van Geet, 2…d4 3.Cce2 suivi de Cg3, constitue en quelque sorte « le noyau de l’ouverture 1.Cc3 ». Parmi les lignes alternatives pour les blancs, notons l’inhabituel 3.Cb1!? (auquel il est fait référence au 2-). Notons aussi qu’après 3.Cce2, il est possible de calquer la suite de la partie sur une Attaque Est-indienne, en jouant g3, Fg2, f4 (souvent avant Cf3), Cf3, et 0-0, une ligne que Keilhack nomme l’ “Attaque Lézard” (Keilhack 2005:125).

Le jeu est plus ouvert après 1…d5 2.e4 dxe4 3.Cxe4. Les noirs ont plusieurs troisièmes coups jouables. Citons 3…e5, 3…Cc6, 3…Ff5, 3…Cd7, 3…Cf6, et même 3…Dd5!?, après lequel 4.Cc3 transpose dans une défense Scandinave (Keilhack 2005:131, 144, 146, 158, 172, 176). Après 3…e5, Fc4 constitue un coup de choix pour les blancs. Plusieurs des réponses noires possibles mènent en effet au désastre (entre autres 4…Fe7? 5.Dh5! et les blancs gagnent au moins un pion grâce à 5…g6 6.Dxe5 ou 5…Ch6 6.d3; autre possibilité : 4…Cf6? 5.Cg5! Cd5, et alors 6.d4!, 6.Df3!, et 6.Cxf7!? Rxf7 7.Df3+ sont tous possibles, avec des positions similaires aux lignes de la défense des Deux Cavaliers (qui débute ainsi : 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Cf6 4.Cg5 d5 5.exd5 Cxd5?! (Keilhack 2005:133-34)). Néanmoins, il faut savoir que 3…e5 4.Fc4 Cc6! est jouable (Keilhack 2005:135-43).

Le MI Richard Palliser, dans son livre Beating Unusual Chess Openings (2006), recommande 1…d5 2.e4 dxe4 3.Cxe4 Cd7 aux noirs. Il explique, « les noirs ne tentent pas de réfuter l’ouverture des blancs, ni de gagner beaucoup d’espace (comme avec 2…d4), mais s’installent simplement dans une logique de développement raisonnable. La situation est comparable à la fois à une Caro-Kann et à une variante Rubinstein de la Française. Les noirs vont essayer de démontrer l’intérêt du gain de temps permis par l’omission en début de partie de …c6 ou …e6, tandis que les blancs, pour leur part, vont généralement omettre d4, préférant s’installer sur l’échiquier avec Fc4 et d4″ (Palliser 2006:143). Après 4.Fc4, le coup naturel 4…Cgf6!? mène à un milieu de jeu très pointu et équilibré si les blancs répondent 5.Fxf7+!? Rxf7 6.Cg5+ Rg8 7.Ce6 De8 8.Cc7 (Keilhack 2005:158-63); (Palliser 2006:144-46). 4…e6 ((« ! ») — Keilhack) est plus solide. (Keilhack 2005:164-70); (Palliser 2006:144-48)

  1. 1…c5

1…c5 est souvent joué par les ouailles de la défense Sicilienne, dans laquelle la partie se voit souvent transposée, soit tout de suite après le second coup 2.e4, soit plus tard dans la partie. Les blancs peuvent également choisir de rester dans une Dunst, au moins pour l’instant, par exemple en jouant Cf3, suivi de 3.d4, qui offre aux noirs un large panel de réponses possibles. Palliser recommande la ligne suivante aux noirs : 2.Cf3 Cf6 3.d4 (ici aussi, 3.e4 transpose dans une Sicilienne) cxd4 4.Cxd4 d5!? (s’emparant du centre) 5.Fg5 Cbd7! 6.e4 (plus critique que le passif 6.e3?!) dxe4 7.De2 e6!? 8.0-0-0 Fe7 9.Cxe4 0-0, et « il ne semble pas que les blancs aient un quelconque avantage » (Palliser 2006:154-56).

  1. 1…Cf6

Keilhack écrit que « 1…Cf6 est une des réponses les plus désagréables pour le joueur d’1.Cc3. Les noirs se réservent toute possibilité; ils peuvent choisir entre une partie de type centrale (…d5, suivi, peut-être, de …c5) ou une indienne (…g6, …Fg7)… Parmi tous les [seconds] coups [blancs] possibles, aucun n’est réellement supérieur à un autre. » (Keilhack 2005:338). Les mouvements les plus directs sont 2.d4 et 2.e4, mais aucun d’entre eux ne promet aux blancs un avantage significatif. Après 2.d4, 2…d5 mène à l’Attaque Richter-Veresov (3.Fg5), ou à un autre type de partie du Pion Dame dans lequel les blancs, ayant bloqué leur pion c, ont peu de chance de prendre l’avantage. Après 2.e4, les noirs peuvent à nouveau jouer 2…d5, un genre de défense Alekhine; ou 2…d6 3.d4 g6, qui donne une défense Pirc; ou encore 3…e5, une défense Philidor; mais 2…e5 est plus solide, qui mène à une partie Viennoise ou, après 3.Cf3 Cc6, à une partie des quatre cavaliers : aucune de ces ouvertures n’offre aux blancs d’avantage appréciable. Keilhack analyse aussi un certain nombre de possibilités moins communes, parmi lesquelles 2.b3, 2.Cf3, 2.f4 (l’ouverture Bird sous une forme inhabituelle, que Keilhack appelle le « Système Aasum »), 2.g3, ou même le gambit 2.g4?!.

Palliser insiste sur le fait qu’aucune des alternatives à 2.e4 « ne convaint réellement, ni ne saurait grandement plonger l’adversaire noir dans le trouble » (Palliser 2006:142).

4 – Transpositions dans d’autres ouvertures

Il est possible de transposer une Dunst dans des ouvertures plus communes (ainsi qu’on l’a vu dans la section précédente). Notons :

  • 1.Cc3 d5 2.e4 permet d’atteindre une situation de la défense Scandinave;

  • 1.Cc3 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 exd4 4.Cxd4 Cf6 5.e4 mène à une Ecossaise des 4 cavaliers;

  • 1.Cc3 e5 2.Cf3 Cc6 3.e4 Fc5 or 3…g6 donne une partie des 3 cavaliers;

  • 1.Cc3 Cc6 2.d4 d5 3.e4, ou 2…e5 puis 3.d5 Cce7 4.e4 ou 3.dxe5 Cxe5 4.e4, est une défense Nimzowitsch; et 1.Cc3 b6 2.e4 Fb7 3.d4 est une défense Owen.

  • On peut aussi transposer sur une défense Hollandaise : 1.Cc3 f5 2.d4, mais Keilhack considère que 2.e4! est bien plus dangereux, qui prépare 2…fxe4 3.d3, un gambit From inversé (Keilhack 2005:369-70).

  • Parmi les alternatives noires à 2…fex4, on peut citer 2…d6, 3.d4 transposant dans une défense Balogh; 2…e6?!, 3.d4 transposant dans une défense Kingston; et enfin 2…e5?!, 3.Cf3 produisant un Gambit letton, mais 3.exf5! (coup qu’on a pu observer dans une partie entre Steinitz et Sam Loyd) peut s’avérer plus fort.

5 – Parties-échantillon

Voici une rapide victoire de Dunst contre la championne US Gisela Gresser. Ce match montre que si les noirs ne sont pas attentifs, le rapide développement des blancs va leur poser des problèmes :

Dunst-Gresser, New York 1950

1.Cc3 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 exd4 4.Cxd4 Cf6 5.Fg5 d5? (il existe une meilleur possibilité : 5…Fb4 6.Cxc6 bxc6 7.Dd4 Fe7 8.e4 0-0 9.Fd3 h6 10.Ff4 d5 11.0-0 dxe4 ; et, rapidement, la partie déboucha sur un nul au 14ème championnat du monde d’échecs par correspondance, opposant Ekebjaerg à Oim) 6.e4! Fe7 7.Fb5 Fd7 8.exd5 Cxd5 9.Cxd5 Fxg5 10.De2+ Ce7? (Un coup qui perd immédiatement. 10…Fe7 11.0-0-0 était tout autant maladroit. Même si l’idée paraît peu plaisante, les noirs auraient dû se résoudre à tenter 10…Rf8.) 11.De5! Fxb5 12.Cxc7+ Rf8 13.Cde6+ (maintenant, 13…fxe6 14.Ce6+ gagne la reine noire) 1-0 (notes établies à partir des commentaires de Tim Harding)

Van Geet, un autre champion d’1.Cc3, démolit son adversaire presque aussi rapidement dans cette partie :

van Geet-Guyt, Paramaribo 1967

1.Cc3 d5 2.e4 d4 3.Cce2 e5 4.Cg3 g6 5.Fc4 Fg7 6.d3 c5 7.Cf3 Cc6 8.c3 Cge7 9.Cg5 O-O (les blancs disposent ici d’un coup d’attaque surprenant.) 10.Ch5! Fh8 (10…gxh5 11.Dxh5 h6 12.Cxf7 s’avère catastrophique; 10…Ca5 11.Cxg7 Cxc4! 12.dxc4 Rxg7 est obligatoire.) 11.Df3 De8 12.Cf6+ Fxf6 13.Dxf6 dxc3 (Les coups suivants sont forces et entraînent la défaite. Il fallait encore harceler le fou pour le mener en c4, par …Ca5.) 14.Cxf7 Txf7 15.Fh6 1-0 (notes établies à partir de celles d’Eric Schiller sur chessgames.com)

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