Le calcul

Dans Penser comme un grand maître (1971), Alexandre Kotov essaye d’expliquer au joueur quelles questions il devrait se poser avant de jouer un coup. Il conseille notamment d’analyser des variantes spécifiques lorsque c’est son tour de jouer, mais de se contenter de considérations générales (en termes de stratégie échiquéenne par exemple) sur le temps de réflexion de l’adversaire. Kotov est connu pour avoir lancé la notion de coups-candidats. Dans la position suivante, tirée d’une partie entre Rossolimo et Nestler jouée à Venise en 1950, Kotov distingue les cinq coups-candidats suivants après 24. Dh5! :

  • 24…Rh8
  • 24…f5
  • 24…Fxd5
  • 24…Tae8
  • 24…Tfe8

Les coups-candidats une fois déterminés, Kotov avance qu’il faut étudier l’arbre de calcul. Pour l’exemple cité, il se résume ainsi :

  • 24…Rh8 25. Fc5! De6 26. Fe7!!
    • 26…Fxd5 27. exd5
    • 26…Tg8 27. Fxf6+ Tg7 28. Dg5 Tg8 29. Ce7!
  • 24…f5 25. Fc5 De6 26. Dg5+
  • 24…Fxd5 25. exd5
    • 25…Tfe8
    • 25…Tfd8
    • 25…Tfc8
    • 25…f5 26. Fxf5
      • 26…Tfc8
      • 26…h6
    • 25…e4
  • 24…Tae8 25. Fc5
    • 25…De6
    • 25…Dd8 26. Fxf8
      • 26…Txf8
      • 26…Fxd5
  • 24…Tfe8 25. Fc5 Dd8 26. Fb6! Dd6 27. Fc7! Df8 28. Cxf6+ Rg7 29. Fd6!
    • 29…Dxd6 30. Dg5+
      • 30…Rf8 31. Cxh7+
      • 30…Rh8 31. Dh6 Dxf6 32. Dxf6+ et 33. Dxc6
    • 29…Te7 30. Fxe7 Dxe7 31. Dxh7+ Rxf6 32. Dh6#.

Afin d’éviter le zeitnot, Kotov recommande de n’étudier chaque branche de l’arbre de calcul qu’une seule fois (mais en profondeur), lorsqu’on a commencé à l’explorer : il faut selon lui pousser l’analyse jusqu’à son terme pour ne plus y revenir ensuite. Voici en contrepoint le témoignage de Conel Hugh O’Donel Alexander, qui fut considéré de 1937 jusqu’au milieu des années 1950 comme le meilleur joueur de Grande-Bretagne : « J’analyse la ligne A ; elle ne me plaît guère ; je la laisse au milieu et regarde la B que j’abandonne aussi en cours de route ; j’ai un bref éclair sur A ; ensuite, je regarde C et D ; je reviens à A, puis à C, puis à B, et je plonge dans un état de complète incertitude ; je regarde A, B, C et D plus ou moins simultanément ; je jette un coup d’œil à la pendule et découvre que j’ai pris vingt minutes ; je pense qu’il faut jouer ; je joue une ligne E, que je n’ai précédemment pas examinée, après une trentaine de secondes de réflexion, et je passe le reste de la partie à le regretter. »

On ne sait pas si Kotov a lui-même pensé de cette manière aussi systématique. De plus sa méthode est sujette à controverses. En particulier, Michael de la Maza8 souligne qu’il n’existe pas d’algorithme spécifique pour identifier les coups-candidats, et que la méthode de sélection des coups de Kotov revient à peu près à la phrase suivante : « S’il y a une combinaison qui gagne en cinq coups, jouez cette combinaison. »

Fred Reinfeld avance quant à lui une piste de réflexion : il faut chercher une réfutation tactique quand l’adversaire s’est mis dans une position qui sort des normes ordinaires. Sa phrase est : « lorsque vous rencontrez une position qui contient des éléments qui sortent décidément de l’ordinaire, alors il est très probable que vous pouvez jouer des coups qui, eux-aussi, sortent décidément de l’ordinaire ». Dans l’exemple ci-contre, « le roi noir est vulnérable et a perdu la possibilité de roquer; les blancs sont bien en avance de développement et leurs pièces occupent des places de choix pour l’attaque ». Tout ceci doit mettre la puce à l’oreille. En fait, c’est mat en deux coups après 1. Dxe5+!.

Validation d’un coup

La validation d’un coup consiste, lorsqu’on examine les coups candidats (méthode de réflexion structurée mise en avant par Alexandre Kotov, à toujours supposer que l’adversaire trouvera les meilleures répliques, et à essayer de trouver quelle sera cette réplique pour chaque coup que l’on envisage de jouer; on DOIT alors être au clair sur le fait de savoir si la réponse de l’adversaire introduit une menace qui ne peut pas être parée. A chaque coup, et non à la majorité d’entre eux seulement, il faut s’assurer que l’on sera en mesure d’atteindre le coup suivant sans rencontrer de menaces imparables. Un contre-exemple est le tournoi de Linares de 1992 où, dans la position ci-contre, Nigel Short – vainqueur d’Anatoli Karpov en avril 1992 au cours des demi-finales du Championnat du monde d’échecs 1993 (classique) – joua vite et sans réflexion sérieuse : 1. Re6?? Aleksandr Beliavski répliqua a tempo 1…Fc8 mat.

Quelques citations qui peuvent sans doute aider :

« La moitié des variantes calculées dans une partie de tournoi s’avèrent complètement superflues. Malheureusement, personne ne sait à l’avance quelle moitié. » Jan Timman

« J’ai une règle d’or pour mes élèves : « Si vous ne savez pas quoi faire, améliorer le(s) Cavalier(s) ». » Viktor Bologan

La méthode Bent Larsen en 8 questions :

1. Quel est le type de structure de pions ?
2. Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais dans ma position ?
3. Quelles pièces dois-je échanger et quelles pièces dois-je conserver ?
4. De quel côté de l’échiquier dois-je jouer ?
5. Quelle est ma position rêvée ?
6. Que veut faire mon adversaire ?
7. Puis-je faire un pas dans la bonne direction ?
8. Quels sont les coup qui méritent d’être analysés ?

« Les coups candidats doivent être déterminés immédiatement et énumérés avec précision. Ce travail ne doit pas être fragmenté en considérant un coup, pour ensuite en chercher d’autres. Alexander Kotov

« Lorsque que vous regardez des variantes compliquées, vous ne devez calculer chaque branche de votre arbre de calcul qu’une fois et une seule. » Alexander Kotov

Le conseil du grand-maître : A chaque fois que vous ne savez pas quoi jouer dans une de vos parties, arrêtez le calcul un instant (si je calcule, je ne pense pas) et posez-vous deux questions : 1. Qui est mieux dans cette position ? 2. Quel est le plan de mon adversaire ?