Philidor

François-André Danican Philidor, surnommé le Grand (Dreux – Londres), est un compositeur et joueur d’échecs français qui mena de front ces deux activités toute sa vie. Il est le fils d’un second lit d’André I dit l’Aîné et le frère d’Anne, tous deux musiciens.

Biographie du musicien

Buste de Philidor en façade du Palais Garnier à Paris

La plaque de la rue François-André Danican Philidor dans le 20e arrondissement à Paris.

François-André Danican Philidor jouant en aveugle au Parsloe’s Chess Club de Londres, vers 1780

François-André Danican est issu d’une dynastie de musiciens célèbres au xviie siècle et au xviiie siècle, qui portèrent tous le surnom de Philidor. Le plus ancien d’entre eux, Michelhautboïste virtuose, avait enthousiasmé Louis XIII, lui rappelant le talent de l’Italien Filidori.

À dix ans, il est page à la chapelle royale de Versailles où il est l’élève de Campra. Il compose son premier motet à l’âge de douze ans. À quatorze ans, il donne des leçons de musique à Paris et exerce le métier de copiste. Il rencontre Rameau pour lequel il a une grande admiration. Mais ce dernier lui reproche de dévoyer la musique française avec des formes italiennes. De son côté, Jean-Jacques Rousseau apprécie sa collaboration pour parachever les Muses galantes. À dix-huit ans, il a des démêlés avec la police pour des propos audacieux sur la liberté d’expression. Il est même incarcéré pendant deux semaines.

Échaudé, il accompagne une troupe de musiciens avec Francesco Geminiani et Lanza en Hollande, puis se rend à Londres (1745) où il se lie avec le comte de Brühl, ministre de Saxe à Londres, qui deviendra avec Diderot, son ami le plus fidèle. Haendel se montre plus favorable à sa musique que Rameau. C’est à Londres qu’il est initié franc-maçon, il sera membre de la Société Olympique à Paris en 17861.

Rentré en France en 1754, il ne peut pas obtenir le poste vacant à la Chapelle de Versailles.

Il épouse le 13 février 1760 en l’église Saint-Sulpice de Paris Elisabeth Richer, née à Versailles en 1741 d’une famille de musiciens. Cantatrice et claveciniste, son épouse s’est notamment distinguée par ses interprétations du « Concert spirituel ». Elle décédera le 15 septembre 1809, à Paris, au 139 rue Montmartre dans le quartier du « Contrat social ». Les époux habitent successivement rue de Cléryrue Montmartre (au coin de la rue des Jeûneurs), et, en 1783, rue de La Michodière, à l’angle de la rue Neuve-Saint-Augustin2.

Ses œuvres sacrées, teintées d’italianisme, sont fraîchement accueillies par le public français. Il se résout à diriger sa carrière vers les voies de la musique dramatique et devient l’un des créateurs de l’opéra-comique français. Il y fait preuve de réelles qualités musicales : écriture orchestrale soignée, souvent descriptive ; écriture vocale aisée et témoignant d’une verve légère, parodique, pouvant s’élever jusqu’à une expression déjà dramatique ; les chœurs sont abondants dans une écriture audacieuse. Ses nombreux opéras-comiques montrent de l’inventivité, et le premier d’entre eux, Blaise le Savetier, créé à l’Opéra-Comique de la Foire le , est un éclatant succès. L’opéra Ernelinde est son chef-d’œuvre et lui permet d’obtenir une pension de Louis XV.
Il composa également de la musique de chambre, un oratorioCarmen seculare et un Te Deum, qui fut exécuté lors des funérailles de Rameau.
Son nom figure sur la façade ouest de l’Opéra Garnier à Paris. Une rue du 20e arrondissement de Paris porte aussi son nom.

Le champion d’échecs

Carrière

Aujourd’hui, son nom reste davantage associé au jeu d’échecs. Très jeune, il fréquente le Café de la Régence où il rencontre Jean-Jacques Rousseau. Dans Le Neveu de RameauDenis Diderot donne une description de ce café : « Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ». Philidor montre une grande maîtrise dans la pratique (démonstration de jeu en aveugle) et se montre très en avance sur la théorisation du jeu. Il surclasse rapidement le Sire de Legal, meilleur joueur du Café de la Régence.

À Londres, il dispute un match en 1747 contre le Syrien Stamma fixé à Londres depuis 1742. Il le bat 8 à 2 et il est dès lors considéré comme le plus fort joueur du monde.

Il retourne à Londres (1771-1773) où il fréquente le St. James Chess Club, gagnant sa vie en faisant des parties d’exhibitions.

En 1783 il gagne une partie contre le fameux Turc mécanique

Vivant des pensions du roi et partisan d’une monarchie constitutionnelle, il s’exile en Angleterre en 1792. Il est inscrit sur la liste des suspects et, malgré les efforts de sa femme et de son fils aîné, restés en France, un passeport pour rentrer lui est refusé après Thermidor. Il meurt à son domicile londonien et est inhumé à St. James de Picadilly.

L’analyse du jeu des Échecs

L’édition originale de « L’Analyse »

Philidor publie « L’Analyze des Echecs » en 1749, à l’âge de 22 ans, un des premiers traités d’échecs en langue française et un classique du genre. L’ouvrage sera édité une centaine de fois et traduit rapidement dans de nombreuses langues : anglais (Analysis of the Game of Chess, 1790), allemand, espagnol (Análisis del juego de ajedrez, 1827), russe, yiddish, etc. Cet ouvrage est le seul témoignage des conceptions échiquéennes de Philidor, les parties qu’il a jouées à l’apogée de sa carrière n’ont pas été conservées4 et il n’a jamais rencontré d’adversaires de son niveau, il pouvait battre les plus forts joueurs de son temps avec un handicap d’un pion et du trait5.

Le terme d’Analyse marque d’entrée la rupture avec les conceptions antérieures. Alors que le jeu reposait essentiellement sur des qualités d’intuition et d’imagination, Philidor l’élève au statut de science et constitue un système rationnel dont il fournit le premier les lois essentielles. Il insiste sur l’importance des pions, et notamment des chaînes de pions. Richard Réti qualifie Philidor de « grand philosophe des échecs, trop en avance sur son temps pour être compris »6.

La défense Philidor

On lui doit la fameuse maxime « Les pions sont l’âme des échecs » et la position de Philidor, très importante pour la fin de partie Touret pion contre Tour. Son analyse de la fin de partie Tour et Fou contre Tour fait encore autorité. Dans son ouvrage L’Analyse du Jeu des échecs, il étudie l’ouverture qui porte son nom (la défense Philidor) : 1. e4 e5 2. Cf3 d6

Philidor et la théorie des ouvertures

Articles détaillés : Défense Philidor et Ouverture (échecs).

L’Analyse des échecs n’est pas un livre étudiant les ouvertures. Contrairement à ses prédécesseurs italiens et à ses contemporains de l’École de Modène, qui cherchaient à obtenir un gain rapide en comptant sur une erreur de l’adversaire dans les complexités de la partie italienne et du gambit du roi, Philidor cherche à établir des règles générales sur la conduite d’une partie d’échecs :

« Je reviens à Don Pietro Carrera qui, selon toute apparence, a servi de modèle au Calabrois et à d’autres Auteurs ; cependant ni lui, ni aucun d’eux ne nous ont donné, (malgré leur grande Prolixité) que des instructions imparfaites, et insuffisantes pour former un bon joueur. Ils se sont uniquement appliqués à ne nous donner que des ouvertures de jeux, et ensuite ils nous abandonnent au soin d’en étudier les fins; de sorte que le joueur reste a peu près aussi embarrassé que s’il eut été contraint de commencer la Partie sans instruction. Cunningham et Bertin nous donnent des Gambits qu’ils font perdre ou gagner en faisant mal jouer l’adversaire. Il n’est pas douteux qu’ils n’aient trouvé leur compte dans une méthode si facile et si peu laborieuse, mais aussi, quelle utilité un Amateur peut-il tirer d’une instruction semblable ? J’ai connu des Joueurs d’Echecs qui savaient tout le Calabrois et d’autres auteurs par cœur, et qui après avoir joué les 4 ou 5 premiers coups, ne savaient plus où donner de la tête; mais j’ose dire hardiment que celui qui saura mettre en usage les règles que je donne ici, ne sera jamais dans le même cas7. »

Cependant Philidor expose dans son livre des parties complètes. Les ouvertures de ces parties sont choisies pour illustrer ses conceptions stratégiques. Dans le Jeu ouvert il préfère à la sortie du Cavalier du Roi le début du fou, car « en général on doit éviter de sortir les pièces devant les pions »8. Après 1. e4 e5 2. Cf3, au lieu de 2… Cc6 qui était considéré comme le meilleur coup depuis Damiano, il préconise 2… d6, la défense Philidor, qui est selon lui la réfutation de 2. Cf3 :

« en jouant le Cavalier du Roi au second Coup, c’est tellement mal joué, que l’on ne peut éviter de perdre l’attaque et de la donner à son Adversaire »9.

L’idée de Philidor était d’attaquer ensuite le pion e4 en jouant 3… f5, quel que soit le troisième coup des Blancs. Mais seule la variante 1. e4 e5 2. Cf3 d6 3. d4 f5 porte aujourd’hui le nom de gambit Philidor, et elle est réfutée, alors que contre les autres coups blancs, 3… f5 reste jouable10. Dans L’analyse des échecs, sont aussi présentées d’autres ouvertures, plusieurs variantes du gambit du roi, dont une défense moderne (3… d5) que Philidor considère comme fausse, une défense sicilienne et un gambit dame, qu’il dit avoir le premier étudié sérieusement :

« je me flatte d’en avoir trouvé la véritable défense ».

Cependant les variantes données dans L’analyse ne sont plus jouées au haut niveau, elles ont été la plupart du temps réfutées par les progrès de la théorie des ouvertures dès l’époque de la Pléiade berlinoise.

Dans le début du Fou, les coups 1. e4 e5 2. Fc4 Fc5 3. c3 caractérisent la variante Philidor, 1. e4 e5 2. Fc4 c6 la contre-attaque Philidor. Dans le gambit du roi, le gambit Philidor s’obtient après les coups 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Cf3 g5 4. Fc4 Fg7 5. h4 h6 ou 3… h6 4. Fc4 g5 5. h4 Fg7.

La position de Philidor (peu importe qui a le trait).

Dans son Analyse du Jeu des échecs, Philidor fait l’étude de plusieurs positions de finales. L’une de ces positions, une finale de tour et pion contre tour est appelée position de Philidor. Les finales de tours étant les plus fréquentes aux échecs, la position de Philidor est avec la position de Lucena une notion fondamentale de la maîtrise des fins de parties.

Philidor expose ce qui est toujours considéré comme la technique la plus simple12 pour annuler une finale de tour et pion contre tour. Le défenseur place son roi sur la case de promotion du pion et sa tour sur la sixième rangée pour empêcher le roi de son adversaire de passer devant son pion. Pour tenter de progresser, celui-ci est forcé d’avancer son pion sur la sixième rangée. Le défenseur place alors sa tour sur la première rangée et obtient l’annulation de la partie par des échecs successifs sur le roi de son adversaire.

Une autre position étudiée par Philidor est une finale tour et fou contre tour, et est également parfois qualifiée de position de Philidor. Ce type de finale est théoriquement nulle, cependant, malgré les progrès des techniques défensives13,« La grande complexité de la lutte » et le fait « que le défenseur ne peut se permettre une imprécision (…) font qu’elle se termine souvent par un gain dans la pratique des tournois »14. La position étudiée par Philidor est gagnante, son analyse montre la profondeur de la compréhension du jeu par son auteur. Xavier Tartakover parle à ce sujet de « beauté universellement reconnue de l’analyse »15.

La Position de Philidor est le titre d’un roman policier de René-Victor Pilhes

Les conceptions stratégiques de Philidor

Article détaillé : Stratégie échiquéenne.

Exemple de partie

Sheldon – Philidor, Londres, 1790 (Philidor joue à l’aveugle)

1. e4 e5 2. Fc4 c6 3. Cf3 d5 4. exd5 cxd5 5. Fb3 Cc6 6. d4 e4 7. Ce5 Fe6 8. 0-0 f6 9. Cxc6 bxc6 10. f3 f5 11. Fe3 (11. fxe4 fxe4 12. Dh5+ est meilleur selon Vukovic, cité par Juraj Nikolac dans L’héritage de Philidor, éd. Olibris, où cette partie est commentée) Cf6 12. Cbd2 Fd6 13. c4 0-0 14. Fa4 Dc7 15. f4 Cg4 16. De2 Cxe3 17. Dxe3 c5 18. Cb3 dxc4 19. Cxc5 Fxc5 20. dxc5 Tac8 21. c6 Tfd8 22. Tfd1 Td3 23. Txd3 cxd3 24. Fb3 Fxb3 25. axb3 Db6 26. Rf2 Dxe3+ 27. Rxe3 Txc6 28. Txa7 Td6 29. Rd2 e3+ 30. Rxe3 d2 31. Ta1 d1=D 0 – 1.

Descendance

De son mariage avec Elisabeth Richer, Philidor a eu sept enfants, dont deux morts en bas-âge :

1°) André Joseph Heleine, né le 29 octobre 1762, baptisé le même jour à l’église Saint-Eustache de Paris. Surnommé le « Beau Philidor », il eut une jeunesse insouciante, élégant et dandy, épris de théâtre, il hésita longtemps avant de choisir une profession ; son père le pousse en 1783 à aller faire fortune dans les îles mais il préfére vivre à Paris. Il devient conseiller puis secrétaire à la Préfecture d’Eure-et-Loir. Il acquiert à Montlandon (Eure-et-Loir) une importante propriété qui sera appelée « La Philidorerie » située actuellement sur le territoire de la commune de Frétigny. Il épouse en premières noces une demoiselle Bonnard et en secondes noces sa nièce Victorine Danican Philidor (1800-1875), fille de son frère Frédéric. Trois de ses enfants sont nés à Montlandon (Eure-et-Loir), dont il devient le maire. Il meurt à Paris le 6 juin 1845 alors qu’il rassemblait des notes et quelques souvenirs sur son père qu’une revue d’échecs (Le Palamède) publia.

2°) André François, appelé Danican, né en 1764, employé au Trésor Royal. Sans descendance.

3°) Frédéric (1765-1824), filateur à Bayeux, une de ses filles épouse son oncle paternel André Joseph et une autre épouse Maître Jousset, notaire à La Loupe.

4°) Auguste (1767-1800), soldat des armées révolutionnaires. Sans descendance.

5°) Elyse (1776-1825), elle épouse Louis-Barthélémy Pradher (1872-1843), compositeur et pianiste16.