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Le problème des Origines

Le jeu moderne des échecs européens diffère fortement des versions primitives. Il existe des jeux d’échecs différents, persans (chatrang), indiens (chaturanga), arabes (shatranj), mongols (shatar), européens, birmans (sit-tu-yin), thaïs ou cambodgiens (makruk), malais (catur), chinois (xiangqi), coréens (janggi), japonais (shogi), etc. Tous ces jeux partagent un ensemble de traits qui renvoient à une véritable préhistoire puisqu’il n’existe aucun témoignage direct et sans équivoque du supposé ancêtre commun. Or, si l’histoire du développement des échecs se trouve largement décrite et bien connue, les origines restent enveloppées d’un voile opaque qui les renvoie le plus souvent à une naissance indienne ex nihilo. Pourtant, un examen objectif des sources disponibles révèle vite la fragilité de cette thèse très répandue.

L’histoire des échecs a elle aussi sa propre « histoire », riche et surprenante. Cette dernière est née dès les premières diffusions du jeu et a tout de suite mêlé l’épopée et la légende. Puis une réaction exagérément rationnelle est venue créer un nouveau mythe : la primauté d’un ancêtre, chaturâjî ou chaturanga, joué aux dés par quatre protagonistes avant qu’un sage élimine le hasard et réduise la partie à deux compères. Cette belle fable est aussi séduisante que tenace. Pourtant, elle est très certainement fausse.

Invention du mythe

L’orientaliste anglais William Jones (1746-1794) était un brillant linguiste. Il fut l’un des premiers à souligner les similitudes entre les langues européennes, le persan et le sanskrit. En 1790, dans son livre On the Indian Game of Chess, il expliqua le sens du mot sanskrit chaturanga comme les quatre membres de l’armée épique indienne et évoqua un chaturanga pour quatre joueurs, le chaturâjî, alors joué en Inde (il y était encore pratiqué au XIXè siècle) qui aurait figuré dans un texte sacré sanskrit, le Bhavishya Purâna.

Toutefois, Jones doutait et tenait ce jeu quadripartite pour une modification d’un jeu d’échecs primitif à deux sans dé. Jones avait là une bonne intuition mais elle fut balayée par le capitaine Hiram Cox, un officier anglais gouverneur du Bengale, qui prétendit en 1801 dans On the Burmha Game of Chess que c’était au contraire le jeu à quatre qui représentait le plus vieil ancêtre et que le chaturanga à deux en dérivait.

Plus tard, en 1860, le linguiste britannique Duncan Forbes reprit l’idée de Cox et la développa sous la forme d’une théorie complète dans son livre The History of Chess : le premier jeu d’échecs inventé se jouait à quatre joueurs et à l’aide de dés. Ce jeu serait progressivement devenu un jeu à deux, principalement à cause de la difficulté à réunir quatre protagonistes. Selon Forbes, les dés auraient été abandonnés, probablement sous la pression religieuse. Le linguiste croyait que les règles du jeu à quatre figuraient dans le Bhavishya Purâna, texte qu’il estimait vieux de 5 000 ans.

Les textes indiens

Toutefois, l’indianiste allemand Albrecht Weber et l’historien néerlandais Anton van der Linde démontrèrent en 1874 que les textes du Bhavishya Purâna ne pouvaient pas être aussi anciens et qu’ils ne contenaient aucune mention des échecs. Le grand historien anglais Harold James Ruthven Murray clarifia la question dans son œuvre monumentale publiée en 1913 : A History of Chess, plus de 900 pages de très grande érudition. Il démontra que l’usage des dés ne fut jamais proscrit par les religions en Inde, où, au contraire, les représentations de divinités y jouant sont nombreuses. Murray confirma que le Bhavishya Purâna (composé au plus tôt au IIIè siècle av. J.-C.) ni aucun autre Purana ne contiennent de passages sur les échecs. La théorie dite « Cox-Forbes » venait d’être démolie.

Le point des connaissances actuelles

En réalité, trois textes indiens font allusion au passage cité par Jones et Forbes. Tous trois puisent dans les mêmes sources : deux textes bengalis de la fin du XV siècle ou début du XVI e siècle, le Tithitattva de Raghunandana et le Chaturangadîpikâ de Shûlapâni. Forbes se trompait donc lourdement. Les détails, sur lesquels toutes les descriptions modernes s’appuient datent donc de 500 ans à peine et le plus ancien témoignage pour ce chaturâjî demeure un manuscrit arabe, le Tahqîq mâ li-l-Hind, un récit de voyage au Nord de l’Inde, écrit par le persan al-Bîrûnî vers 1030. La plus ancienne référence pour le jeu à quatre provient donc du XIe siècle seulement, alors que la première mention écrite des échecs à deux, date du début du viie siècle, soit 400 ans auparavant, et vient de la Perse voisine.

Quelques commentaires

Au XIe siècle, le jeu à quatre n’est attesté qu’en Inde. S’il avait été l’ancêtre du jeu à deux, il faudrait alors expliquer pourquoi il n’aurait pas été transmis aux peuples voisins et pourquoi aucune source, écrite ou archéologique, ne l’a jamais mentionné auparavant. Il est vrai que les Indiens ne prêtaient pas beaucoup d’attention à l’écriture des règles de leurs jeux, à la différence des Arabes ou des Persans. Quelques textes sanskrits mentionnent un chaturanga au Cachemire avant l’an 1000, mais aucun ne spécifie clairement combien de joueurs y prenaient part. En revanche, al-‘Adlî, un maître arabe qui écrivait vers 840 à la cour des califes abbassides, témoigna des différences entre les règles arabes et indiennes de son temps. Son récit s’arrêta sur plusieurs détails, mais il concernait toujours le jeu d’échecs pour deux joueurs. Il ne mentionna jamais aucun jeu à quatre alors qu’il se montra curieux de présenter toutes les variations qui pouvaient exister sur les règles. Si le chaturâjî se pratiquait dès son époque, cela lui aurait donc échappé, ce qui semble improbable.

Le fait que le chaturâjî utilisait des dés fut aussi parfois souligné pour lui attribuer une plus grande antiquité. Pourtant, cela ne constitue pas un argument probant. Dans l’Orient ancien, les Arabes jouaient aux échecs oblongs, une variante sur un échiquier de 4 × 16 cases, avec deux dés au IXe siècle, soit bien avant que le chaturâjî soit attesté. Même les Européens ont continué d’utiliser les dés pour choisir leurs coups aux échecs standards jusqu’au XIIIe siècle au moins.

Tout concourt à penser que ces échecs à quatre constituent une variante du jeu à deux et non le contraire. C’était l’opinion de Murray en 1913, et elle reste toujours la plus plausible.

Trois zones géographiques aux origines des échecs

Qui a inventé les échecs, quand, où, comment, pourquoi ?

L’origine du jeu d’échecs reste un sujet controversé. En effet, comme l’écrit Richard Eales dans son livre Chess, The History of a Game, la recherche des origines des échecs est similaire à la recherche du « chaînon manquant » dans l’évolution humaine.

Les premiers échecs se jouaient donc très probablement à deux joueurs. Mais où et quand sont-ils apparus ? Les échecs sont assurément un jeu asiatique et trois ensembles géographiques posent leur candidature au titre de berceau du roi des jeux. Ces trois ensembles sont eux-mêmes très vastes :

  • L’Inde du Nord, du Cachemire à la haute vallée du Gange, en passant par le Sind et le Pendjab, le bassin de l’Indus (aujourd’hui largement au Pakistan).
  • La Chine historique, c’est-à-dire le bassin du Huang He (fleuve Jaune) et peut-être celui du Yangzi Jiang, plus au sud.
  • La grande sphère iranienne entre les deux, les pays traversés par l’antique Route de la soie : la Perse mais aussi le Gandhâra, la Bactriane, le Khwarezm, la Sogdiane, la Sérinde, soit l’Asie centrale de l’Iran et de l’Afghanistan au Xinjiang. Linguistiquement et culturellement, ces régions se rattachaient à la sphère iranienne.

Anciens textes

En matière de témoignages écrits, la Perse présente les arguments les plus forts avec les trois plus anciens textes connus et reconnus. La revendication indienne s’est érodée par rapport à ce que l’on croyait il y a cent ans, nous laissant une seule source antique, opaque et allusive. La Chine n’offre que des témoignages tardifs, les premières traces remontent en 800.

Textes persans : le chatrang

Le jeu d’échecs entre dans l’Histoire au cœur de l’Iran médiéval en opposant déjà deux armées de seize pièces. Trois textes rédigés en pehlevi (moyen persan) montrent que les échecs étaient connus dès l’an 600 en Perse. Le premier est le Wizârîshn î chatrang ud nîhishn î nêw-ardakhshîr (L’Explication du chatrang et l’invention du nard). Écrit vers l’an 600, il décrit l’arrivée des échecs à la cour des empereurs Sassanides avec une ambassade d’un roi de l’Hind (Sind actuel, sur les berges de l’Indus), leur décryptage et l’envoi en retour du Takhteh Nard (un ancêtre du backgammon) au roi indien qui sera incapable d’en percer le mystère, et devra se résoudre à verser un tribut au Roi des rois iranien. Les détails fournis par ce texte originel ont attiré l’attention des historiens. Les six types de pièces sont déjà nommés et certaines se trouvent grossièrement décrites. Le deuxième texte, le Kârnâmag î Ardakhshîr î Pâbagân (Le livre de geste d’Ardakhshîr fils de Pâbag), composé sous Khusraw II (590-628) était une épopée à la gloire d’Ardakhshîr, le fondateur de la dynastie. Le troisième, le Khusraw î Kawâdân ud Rêdag (Khusraw fils de Kâwâd et son page), détaillait l’éducation des jeunes princes. Ces œuvres passaient en revue les arts en faveur à la cour et le chatrang figurait en bonne place, aux côtés du chôbagân (le polo), du dressage de chevaux et du nêw-ardakhshîr (le Takhteh Nard). Les nobles persans tenaient les échecs en haute estime.

Inde

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, l’Inde n’est pas aussi riche en témoignages. Certes, ashtâpada et chaturanga sont deux mots sanskrits très anciens souvent associés aux jeux. Le premier, signifiant littéralement « huit pieds », apparaît pour la première fois dans un texte bouddhiste daté d’entre le ive et le iiie siècle av. J.-C. : le Vinayapitaka. Cependant ce n’est pas encore d’échecs qu’il s’agit mais d’un jeu de dés sur plateau. De même, le mot chaturanga figure dans les épopées classiques comme le Râmâyana, composées avant notre ère, mais il désigne alors un terme militaire s’appliquant à la quadruple constitution de l’armée (infanterie, cavalerie, éléphants et chars). En outre, les premières références autrefois reconnues pour les échecs en Inde se trouvent démenties ou contestées aujourd’hui. Plus aucun historien ne reconnait d’allusion aux échecs dans le Vâsavadattâ de Subandhu, écrit vers 620. Seul, le Harshacharita, histoire officielle du roi Harsha de Kânnauj, écrite peu après 643 par le poète Bâna, conserve encore quelque crédit. Bâna louait la paix prévalant sous le règne de ce grand roi bouddhiste : « Sous ce monarque, […] les seuls combats de rois étaient ceux des sculpteurs d’argile ; seules les abeilles se querellaient pour collecter la rosée ; les seuls pieds coupés étaient ceux des mesures, et seulement de l’ashtâpada on pouvait apprendre les positions du chaturanga, on ne coupait pas les membres des condamnés… ». Tout se lit à double sens. Chaturanga renvoie à l’armée quadripartite mais aussi, peut-être, au jeu d’échecs. Cependant, tous les experts ne sont pas convaincus par cette interprétation car il en existe d’autres.

Curieusement, alors que l’Inde classique possède une très riche littérature où les mentions de jeux de dés sont fréquentes, la prochaine allusion ferme (mais brève) aux échecs ne se trouve que vers 850 au Cachemire avec le Haravijaya (La victoire de Shiva) de Ratnâkara, et la première description complète n’intervient qu’au xiie siècle avec le Mânasollâsa du roi Someshvara III. À cette date, les Arabes ont déjà tout écrit.

En Europe, il faut attendre 1694 pour que l’orientaliste anglais Thomas Hyde établisse l’origine indienne du jeu. Son traité, imprimé en latin sous le titre Mandragorias seu Historia Shahiludii8, reproduit les pièces typiques du canon perse9.

Chine : les ancêtres du xiangqi

En Chine, les sinogrammes xiang et qi, déjà associés dans le sens d’un jeu, figurent dans des textes très anciens comme le Zhaohun (Le rappel de l’âme), un poème de Song Yu présent dans le Chuci, recueil du iiie ou iie siècle av. J.-C., et dans le Shuo yüan du ier siècle av. J.-C.. On ignore cependant de quel jeu il s’agissait. Au vie siècle apr. J.-C., un xiangxi apparaît dans certains livres comme le Xiangjing (Classique du jeu des symboles) attribué à l’empereur Wu (Zhou du Nord). Cet ouvrage a été perdu mais sa préface, écrite par Wang Bao († 576) nous est parvenue. On y découvre la description énigmatique d’un jeu astrologique. Ce xiangxi pourrait être lié au mystérieux liubo, jeu de course apprécié en Chine sous les Han mais dont les règles sont aujourd’hui perdues. La relation avec le xiangqi actuel demeure complètement inconnue. Rien ne prouve que ce jeu céleste corresponde aux échecs. Mais personne ne peut affirmer qu’il ne s’agissait pas des échecs. Cette question reste sans réponse. L’existence du xiangqi devient indiscutable avec la parution du Xuanguai lu, un recueil de fables écrit par le ministre des Tang, Niu Sengru à la fin du viiie siècle. Dans l’une d’elles, le héros Cen Shun aurait rêvé d’une bataille à venir. Au lendemain de la victoire, ses proches pénètrent dans sa chambre et y trouvent une vieille tombe. Ils l’ouvrent et découvrent un échiquier dressé avec des pièces d’or et de bronze.

L’archéologie

Les plus anciennes pièces d’échecs connues sont les sept qui ont été trouvées en 1977 à Afrassiab, près de Samarkand en Ouzbékistan. Il s’agit de petites figurines en ivoire, hautes de 3 à 4 cm : deux soldats à pied portant une épée et un bouclier, un cavalier pareillement armé, un éléphant monté et un homme chevauchant une sorte de fauve, deux chariots très différents l’un de l’autre, l’un étant probablement « royal ». Ces pièces furent datées du viie siècle, en tout état de cause d’avant 712 à cause de la présence d’une pièce de monnaie dans la même couche des fouilles.

Certains archéologues brittaniques affirment avoir découvert en 2002 une pièce plus ancienne encore, datant du vie siècle apr. J.-C. à Butrint, au sud de l’Albanie. Cette découverte n’est toutefois pas appuyée par toute la communauté scientifique10.

D’autres pièces semblables les ont rejointes, en provenance elles aussi des villes étapes de l’antique Route de la soie. Cette route fameuse traversait des régions où vivaient à cette époque des peuples parlant majoritairement des dialectes iraniens. SogdiensKorasmiens et Bactriens en particulier contrôlaient le commerce avec des postes avancés jusqu’en Chine. La Route de la soie était l’artère principale canalisant tous les échanges. L’Inde, en revanche, a laissé très peu de témoignages archéologiques. Il est vrai que le climat humide et l’utilisation de matériaux périssables rendent les fouilles moins fructueuses. Les plus anciennes pièces de xiangqi connues ressemblent fortement à celles d’aujourd’hui. Les plus antiques remontent à la dynastie des Song du Nord vers 1100. Mais la ressemblance avec des pièces de monnaies est si forte qu’on peut craindre que des pièces de xiangqi, isolées, abîmées, usées, aient été prises pour telles par des collectionneurs, ou pillées.

Quel scénario pour une naissance ?

La théorie dominante attribue la naissance des échecs à l’Inde du Nord, vers l’an 500. Ils se seraient d’abord diffusés en Asie centrale, puis en Chine, suivant la route empruntée par le bouddhisme. Cette hypothèse est séduisante. Elle conserve toute sa crédibilité et sa vraisemblance, mais elle peine à tout expliquer. En effet, la majorité des traces historiques connues à ce jour incline plutôt à placer la naissance des échecs en Asie centrale, entre Iran orientalAfghanistanPakistanOuzbékistanTadjikistanTurkménistanKirghizistanTurkestan oriental, bref, tous ces pays qui, à cette époque reculée, se rattachaient à l’Empire sassanide ou, tout au moins, se trouvaient habités par des peuples parlant majoritairement des langues iraniennes. Les recherches n’ont pas permis — à ce jour — d’amener des éléments concrets comparables pour l’Inde. Mais il reste une sérieuse objection : plusieurs caractéristiques des échecs chinois, le xiangqi, paraissent plus primitives que celles des échecs primitifs indo-persans (chatrangchaturanga). L’exploitation des sources archéologiques et le déchiffrement des textes anciens sont loin d’être achevés en Chine, et des découvertes ultérieures balaieront peut-être les idées établies aujourd’hui. Qui plus est, l’énigme obéit peut-être à un schéma plus complexe d’influences multiples et superposées entre les civilisations et leurs jeux.

Le berceau des échecs se cache encore quelque part en Asie.

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